Tu vas pas muter

Tu vas pas muter est un projet photographique et documentaire, débuté en avril 2021, et réalisé à l’argentique (35mm). Il vise à archiver les différentes manières de faire communauté au sein des parcours de transition des personnes transgenres hormonées, en s’intéressant au geste de l'injection hormonale - seul.e ou à plusieurs. L’idée derrière ce projet est de pouvoir regarder autrement ce geste médical, à priori sommaire, mais qui encapsule de multiples manières de renouer avec son image, son corps, et son identité, tout en partageant des espaces privilégiés avec les membres de sa communauté.

Au cours de cette dernière année de travail, j'ai pu suivre une trentaine de sessions d'injections. Après quelques mois, je renvoie les photos aux personnes que j'ai pu suivre dans leur transition et je les laisse se raconter. À chaque fois, ces témoignages me rappellent que l'on met tous et toutes quelque chose de différent à l'intérieur de nos injections - certain.es tiennent encore à la ritualisation des débuts, d'autres s'injectent entre deux rendez-vous, on commence en groupe et quelques mois après on préfère se retrouver seul.e avec soi même, ou, à l'inverse, c'est un moyen de voir ses proches régulièrement, prenant l'injection comme prétexte pour simplement se retrouver et discuter.

On ne s'injecte pas que des hormones, et ces textes témoignent des trajectoires diverses mais partagées de toutes ces personnes qui cherchent à se rapprocher de leur image, de leur corps, et de leur identité.

Le projet est né à Paris, lorsque j’ai moi même commencé ma transition médicale, et débuté mes injections de testostérone. Comme la plupart des personnes qui m’entourent, j’ai appris avec des vieux trans*, des personnes hormonées depuis plus longtemps, dans un contexte de soin et d’apprentissage intra-communautaire.




Très vite, j’ai pu assister à des apéro testo ou apéro oestro, où plusieurs personnes trans* font leurs injections toustes ensemble, et partagent un moment fort.

On comprend presque tout de suite que ces moments d’injection ne sont pas que des moments médicaux. On ne s’injecte pas que des hormones : c’est un moment où l’on en profite pour boire un thé et discuter, apprendre à se connaître, se poser des questions sur son parcours, parler de sa vie.

Les plus vieux/vieilles rassurent les plus jeunes, on apprend les techniques des un.es et des autres, et un espace de respiration se crée autour de ce geste médical, qui devient en réalité un geste d’amour.

Le verbe célébrer est régulièrement cantonné à son sens tiers, celui de fêter. Pourtant, en latin et même dans son premier sens en français, il signifie accomplir quelque chose de marquant, faire avec conscience, et répéter, à la manière d’un rituel, un acte important, solennel, grave.

Dans Tu vas pas muter, les célébrations ne sont donc pas des fêtes, à proprement parler, mais autant d’actes marquants, déterminants pour l’identité de dizaines de personnes, d’instants solennels, partagés autour d’un geste commun : celui d’une injection d’hormones.

On pourrait croire que ces multiples célébrations n’ont rien de festif, et pourtant elles parlent bien souvent de joie et de fierté d’être celui / celle qu’on est. 

Par exemple, la fête de Simon, qui vient d’apprendre qu’on lui accorde son changement d’état civil, et qui organise comme acte satirique une gender reveal party. Aux murs, une banderole qu’il a mis des heures à accrocher, et qui annonce “is it a boy ? is it a girl ? it’s a mess !”.

Simon, hormoné depuis 2 ans et demi, fait toutes les injections de testostérone de son ami Lou, qui a débuté son traitement hormonal il y a 6 mois. Pour réussir à se “suivre” médicalement, Simon a tout simplement décalé de quelques jours la date de son injection, et toutes les deux semaines les deux amis se retrouvent pour partager ce moment.

"Cette série tu l'as appelée Simon célébrant Simon. C'était le soir après mon passage au tribunal pour valider mon changement d'état civil, on avait organisé une gender reveal party. Je crois que dans le fond, je m'en fichais que le F soit remplacé par un M sur mes papiers. La transition jusque là, ça avait été un processus solitaire, contacter un psychiatre, solitaire, aller chez l'endoc, solitaire,
remplir les formulaires pour le changement de prénom, solitaire.

Alors ce soir-là, c'était moins Simon célébrant Simon que Simon célébrant Simon entouré de celleux qu'il aime."

- Simon


Un autre exemple, avec la double injection de Tal et de Sasha à la fin de l’été.

Tal, concentré, se prépare à injecter Sasha, qui est une femme trans. C’est la première fois qu’il injecte des oestrogènes. Lui même suit un traitement masculinisant à base de testostérone, que Sasha va lui injecter ce même jour. Les deux s’enlacent longtemps, à la fin de ce moment fort, qui parle moins de leur transition que de la confiance et l’amour qu’iels se portent.

Même dynamique lorsque Farrah, son amoureuse, injecte Tal quelques mois plus tard.

Elle garde une de ses mains libres pour serrer fort celle de Tal qui, malgré plusieurs mois de traitement, a toujours peur de l’aiguille. Farrah rigole tout le temps, mais cette fois ci elle est très calme, elle le rassure, elle a des gestes doux pour contrer la nervosité de Tal. Leurs mains ne se desserrent pas, même quelques dizaines de minutes après la fin de l’injection.

J’étais avant tout touché de pouvoir documenter et archiver un instant d’intimité partagé, et de tendresse entre ces deux partenaires.

"Avec Farrah, on est toujours en mouvement.
Être des enfants, c'est notre dynamique à deux.

On se touche, on s'agrippe, on se caresse, on entrelace nos doigts, on se chamaille, on rit beaucoup et ça marque le coin de nos yeux. Ça se sent sur la photo, et c'est pour ça que je l'aime autant. J'ai horreur de la piqûre : un an après, je tremble toujours autant dès qu'elle s'approche de moi. Mais cette image, c'est nous : pas l'aiguille qui transperce la peau; l'instant d'après, celui du care, celui où on redevient des enfants. Nos visages sont absents de la photo, pourtant elle déborde d'amour. On ne voit de Farrah que ses mains, mais quelle expressivité puissante émane de ses doigts.

J'adore Farrah, au sens presque religieux du terme, parce qu'elle irradie chaque espace qu'elle investit, et j'adore cette photo parce qu'elle en est la preuve."

- Tal

Première injection de Tal, par Eva-Luna, juin 2021

Première injection seul de Tal, mai 2022

Je suis Tal depuis sa toute première injection, en juin 2021.

Une fois toutes les deux semaines j’assiste à ce vœu renouvelé qu’il fait d’être tout simplement lui même.

À la manière de Tal et Farrah, de nombreux couples pratiquent les injections d’hormones ensemble, pour pouvoir s’épauler et pratiquer du care de manière directe.
C’est par exemple le cas de Sofia et Pénélope. 

Pénélope n’est pas trans*, mais elle a appris les gestes médicaux adéquats pour pouvoir injecter Sofia une fois tous les mois avec des oestrogènes (traitement féminisant). Pour Sofia, c’est une manière de montrer à Pénélope qu’elle lui fait confiance, tout en lui permettant de partager une partie de son intimité qui va bien au delà d’une simple nécessité médicale.


Première injection de Bobby, mai 2022, Paris.

Première injection de Billye, mai 2021, Nantes.

j’avais imaginé ça plein de fumée, les mains poussiéreuses
j’avais imaginé, que je me foutrais le feu et que mon corps cramerait doucement dans les flammes
c’est Popi que je sauverais je m’étais dit, juste lui
mais c’était plus calme
l’intensité du feu oui, mais tendre - une preuve d’amour une preuve d’amis
j’ai pas peur des aiguilles j’ai de la chance, un Granola de précaution, juste au cas où, j’ai pas peur des aiguilles mais souvent je peux être fragile, sans faire exprès

six mains bien propres qui s’expliquent, une danse sans musique au début et puis
Oblivius des Strokes en boucle, comme d’habitude, depuis toujours je rêve d’être une rockstar
je me suis coupé le doigt quand j’ai cassé l’ampoule, un pacte de sang presque, c’est là que ça commence, le 19 avril 2022, et puis on reste ensemble la testo et moi jusqu’a la fin

Popi et moi sur le drap orange, je choisis côté gauche, le Granola, les tout petits
chaussons sur le parquet, mon slip fétiche, mon tshirt préféré, fétiche et préféré c’est pas pareil

l’aiguille qui rentre et je sens rien, c’est déjà fini, A. pourrait être infirmier, j’ai de la chance, avant que ça commence c’était déjà fini, avant que ça commence j’avais déjà choisi, on a toujours été le 19 avril
et Popi là, toujours à côté de moi dans un lit, n’importe quel lit tant qu’il est là, mon corps a toujours été de flammes mais maintenant je suis une rockstar, bientôt je vais meressembler, bientôt ce sera encore le 19 avril

toutes les trois semaines c’est moi que je sauve

et je pense à ma mère, tout du long

- Bobby

L’un des moments les plus intéressants que j’ai pu documenter, fût cet apéro-testo organisé à la fin du mois d’août 2021, à Pantin. Une dizaine de personnes était présentes. Chacun.e se donnait des conseils pratiques, certaines personnes étaient sous hormones depuis plusieurs années alors que d’autres venaient à peine de débuter.

Nous étions venus avec mon partenaire, Arkadiy, et un de ses collègues de travail, Lou. À l’époque ils ne se connaissent pas encore très bien, et ils ne le savent pas, mais ils vont devenir très amis.

"J'avoue avoir un kink pour les injec de testo. Pas un kink sexuel, un kink politique.

J'en prends plus depuis ces photos, et la sensation de révolution sous forme
d'hormones synthétiques me manque. J'ai commencé à en prendre parce que je n'en pouvais plus que mon corps soit si oestrogéné, je trouvais ça injuste, j'étais nourri par les lectures de Juliet Drouar et de Preciado. Je pensais que j'étais une femme qui révolutionnait son corps et au cours des prises de testo je me suis rendu compte que j'étais pas une femme, que je souhaitais être un être flottant (sur une rivière de testo, bien sûr).

Ma première injec c'est mon ami Arkadiy qui me l'a faite, c'est lui qui me pique sur la photo. Je me souviens que c'était un moment important, et il a été le plus doux possible, il m'a même fait des pâtes. Sur cette photo, j'ai chaud, je suis épuisée, mais je me sens super vivant.

Aujourd'hui j'ai arrêté. J'ai eu peur que mon ami soit déçu de ça, mais il est super, il fait des pâtes. J'ai arrêté parce que j'ai vu un poil sur mon menton et j'ai paniqué. Le truc marrant c'est que je l'aime trop ce poil aujourd'hui, je l'enlèverai pour rien au monde. J'ai toujours les résidus de mes prises de testo, ma voix est un peu descendue, mon unique poil est toujours là et mon clit n'a pas dégrossi. C'est difficile, pour un être flottant, de savoir à quoi on veut ressembler. Aucun passing ne me satisfait. Alors j'ai peur de ne pas me reconnaître en prenant de la testo autant que je ne me reconnais pasaujourd'hui.

Pour le moment, ce flou me convient, je reprendrais sûrement de la testo, en attendant je satisfais mon kink en piquant les autres."

- Lou.


Enfin, j’ai moi même documenté à de nombreuses reprises mes propres prises de testostérone, et celles d’Arkadiy, que nous effectuons souvent ensemble. C'est en continuant à documenter mon propre rapport à l'injection, dans le cadre de ma transition de genre, que le projet peut également explorer et confronter divers points de vue entre les personnes trans* qui participent à ce projet.

Cette photo est une timide trace de la longue étreinte qui a suivi ma première injection.

J’avais insisté pour qu’Arkadiy me la fasse, et il m’avait répondu cette phrase un peu étrange, tu sais c’est pas de l’amour que je vais t’injecter.

Des mois plus tard il m’écrivait :
première injection, premier mensonge : évidemment.















"c’est ma première injection de testo je laisse mon appareil à Tal parce que je peux pas me mettre sur pied et utiliser un déclencheur, après je le ferais, pour les prochaines, mais celle là je demande à Tal qui va pleurer c’est sur parce qu’il est fier et parce qu’il a peur de faire des photos de merde mais il a pas compris que peu importe les photos l’important c’est qu’elles existent je parle pas beaucoup j’ai les mains moites Tal va pleurer je pense moi aussi je vais pleurer Arkadiy pleure jamais alors il propose du thé je regrette de pas être omniscient de pas être dieu comme ça m’arrive souvent en fait je regrette de pas pouvoir assister à ma propre vie et d’être seulement obligé de la vivre, souvent on me demande quelles photos tu regrettes de pas avoir pris et à chaque fois je me dis que c’est celles qui m’impliquaient, je dois toujours les raconter alors que je voudrais les voir, avec mes yeux, et pas les vivre avec mon corps

après je sais plus, j’ai pas mal sur le coup mais les jours qui suivent si alors je boite, je suis hyper drama Yolaine me masse la fesse sur le canapé de Tal et Noam me dit la prochaine fois faut que tu piques plus haut bébé et là je réalises que je vais devoir me piquer toute ma vie et je sais pas ce que j’en penses

un jour j’ai rencontré quelqu’un qui m’a dit à chaque fois que je m’injecte je me demande si c’est la peur des aiguilles ou l’envie d’être moi qui va l’emporter et à chaque fois c’est moi qui gagne

c’est moi qui gagne

à chaque fois que je m’injecte c’est moi qui gagne."

- Nanténé


Récompenses :


Finaliste du Prix Mentor, 2022

Lauréate du Prix Utopi.e, 2022
Sélection Les Nuits Photographiques de Pierrevert, 2022


Publications et presse:


Docu Magazine / Vol.4

Konbini Arts / Injections et tendresse : l'intimité des personnes transgenre capturée par Nanténé Traoré


Expositions :


Finalistes du Prix Utopi.e / Exposition collective / Magasins Généraux, Pantin, 2022

Care x Collectif Garces / Exposition collective / Galerie Agent Troublant, Marseille, 2022

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